Au Togo, une nouvelle page de l’histoire constitutionnelle vient d’être tournée… dans la plus grande opacité. Des députés de l’ancienne Assemblée nationale, dont le mandat est pourtant arrivé à échéance, ont procédé à l’adoption d’une nouvelle Constitution, instaurant de facto une Cinquième République. Une démarche juridiquement discutable et politiquement contestée.
En effet, ces députés, censés gérer les affaires courantes en attendant la tenue d’élections législatives sans cesse repoussées, ont entrepris de modifier non seulement la loi fondamentale de 1992, mais d’instaurer un tout nouveau régime politique. La légitimité de cette initiative soulève de nombreuses interrogations : des représentants du peuple dont le mandat est expiré peuvent-ils engager une réforme aussi fondamentale que le changement de Constitution, sans passer par le peuple lui-même ?
La Constitution de 1992, toujours en vigueur au moment du vote, est pourtant claire : toute nouvelle Constitution ne peut être adoptée que par référendum. De même, toute modification touchant à la durée ou au nombre de mandats présidentiels doit également être soumise à l’approbation populaire. Or, ni l’une ni l’autre de ces procédures n’a été respectée. Le peuple togolais n’a pas été consulté. Pire, il a été tenu à l’écart de cette transformation majeure de son régime politique.
À cela s’ajoute le contexte personnel et politique du chef de l’État. Le président Faure Essozimna Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, a déjà accompli quatre mandats de cinq ans, alors même que la Constitution originelle n’en autorisait que deux. Son mandat actuel, arrivé à terme en février 2025, ne semble pas marquer la fin de son ambition présidentielle. Pour beaucoup, ce changement constitutionnel n’est rien d’autre qu’un artifice pour lui permettre de prolonger, sinon de perpétuer, son règne.
La nouvelle Constitution introduit un régime parlementaire, rompant avec l’ancien régime présidentiel. Dans ce nouveau système, le chef de l’exécutif ne sera plus le président de la République, mais le président du Conseil des ministres. Ce dernier concentrera désormais tous les pouvoirs exécutifs, reléguant le président de la République à une fonction symbolique. Or, ce président du Conseil ne sera pas élu au suffrage universel. Il émergera simplement du parti politique majoritaire à l’Assemblée nationale, ce qui soulève de nouvelles inquiétudes sur la représentativité et la légitimité démocratique de cette fonction.
Cette réforme, menée en catimini, sans débat public ni sensibilisation préalable, a suscité une vive contestation. Partis d’opposition, associations de la société civile et voix dissidentes dénoncent une supercherie, un coup de force législatif maquillé en réforme institutionnelle. Des conférences de presse, des meetings, et des déclarations publiques émergent de toutes parts pour dénoncer l’illégalité et l’illégitimité de cette transformation du régime.
Malgré la tempête de critiques, le président Faure Gnassingbé semble imperturbable. Tel un monarque, il poursuit son chemin vers une présidence à vie, sourd aux protestations de ses administrés. “Le chien aboie, la caravane passe”, semble-t-il penser.
Le Togo, fidèle à sa posture, a toujours rejeté les tentatives de la CEDEAO d’instaurer une limitation des mandats dans l’espace communautaire. Aujourd’hui encore, le pays s’éloigne des standards démocratiques ouest-africains, sous les yeux impuissants d’une population peu ou mal informée.
Les tentatives actuelles de sensibilisation, sporadiques et tardives, n’ont lieu qu’après le vote de la nouvelle Constitution. Une manœuvre volontairement orchestrée pour éviter le réveil citoyen avant l’adoption du texte.
Ce régime parlementaire, cousu sur mesure par le président sortant, ressemble à une opération de relooking politique : changement de forme, continuité du fond. Derrière la façade d’un nouveau système, se cache l’ambition personnelle de Faure Gnassingbé : s’ériger en Roi du Togo, perpétuer la dynastie Gnassingbé-Eyadéma, et consacrer un rêve ancien, celui caressé dans l’ombre de son père, dictateur durant 38 ans.
Le Scribe
